#5 - Être en invalidité et… culpabiliser
Depuis l’annonce du syndrome de Wolfram-Like, la Mutualité Sociale Agricole dont je dépendais pour ma ferme en élevage ovin viande et en éco-pâturage m’a placé en invalidité totale pour le métier d’agriculteur. Je touche donc une pension d’invalidité dérisoire et je suis, aux yeux de l’administration française, en quelques sortes, invalide.
Pour certains, c’est une chance. Pour d’autres, c’est un calvaire. Et y’a moi, qui essaie de le voir en tant qu’opportunité… mais qui finis par culpabiliser.
Le métier de paysan
Quand on est reconnu en invalidité totale, cela signifie que pour des raisons médicales, une personne ne peut plus exercer le métier en question. Dans mon cas, j’étais paysan. Je n’aime pas le terme d’agriculteur car j’avais (et j’ai toujours) une vision très centrée sur les valeurs de la paysannerie.
La terre, le sol, la nature, elle appartient à tout le monde. Personne sur terre ne peut se vanter d’en être propriétaire. De ce fait, c’est très simple : quelqu’un qui veut en tirer profit (sous-entendu, se faire de l’argent avec) est tout simplement un exploitant. Il exploite, et donc, il pense à lui avant de penser aux autres.
Pourtant, une fois mort, ce même individu aura laissé la terre cultivée, travaillée, et ne l’emportera pas avec lui. Mais il l’aura très certainement fragilisée, dégradée… pour les futures générations.
C’est donc pour cela que je me considérais comme un paysan et que je façonnais le paysage rural des communes dans lesquelles je mettais mes moutons.
Avec le syndrome de Wolfram-Like, ma carrière professionnelle a pris un tournant : la double-déficience pose un vrai problème avec la surdité qui restreint la localisation des bruits et autres sons et la vue qui fatigue l’organisme. Dans un travail aussi physique et acharné… est-ce judicieux de continuer à l’exercer ?
L’invalidité pour me protéger
La MSA m’a reconnu inapte afin de me protéger. J’ai placé la ferme en liquidation judiciaire pour raisons médicales. Et j’ai fini par accepter cette décision. J’ai mis plusieurs mois à l’accepter, car j’ai consacré plusieurs années de ma vie à cette activité.
Être paysan, ce n’est pas juste élever des animaux. C’est embarquer un couple, un mariage, de la famille, dans cette aventure. On passe d’un travail à une façon de vivre, à l’ancienne, en quelques sortes.
Pour certaines personnes, l’invalidité est assimilée à une chance car elle permet de réaliser tout ce que l’on veut puisqu’on a du temps de libre devant nous.
De la chance à la prison dorée
Dans mon cas, l’invalidité s’est accompagnée, de façon indépendante, du retrait de mon permis de conduire. Je me suis donc retrouvé sans permis, en pleine campagne. Je reste à mon domicile. Je vois moins de monde (même pour des courses lambda).
Surtout, je dépends énormément de ma femme. C’est compliqué.
Encore aujourd’hui, à l’heure où j’écris ces lignes, j’ai du mal à accepter la situation, parce qu’elle est complètement incroyable. Je suis persuadé que des personnes âgées voient moins bien que moi et qui continuent de conduire… !
Je n’avais pas cette sensation d’être un danger sur la route, en toute honnêteté. Quand j’ai réalisé un examen de conduite pour vérifier mon aptitude à la conduite, ma femme a déclaré à la monitrice : « Je ne me suis jamais senti en insécurité quand Pierre conduisait ». C’est donc qu’il y a un minimum de vérité.
Pourquoi culpabiliser ?
Avoir du temps, c’est le rêve de beaucoup de personnes sur cette planète, du moins, je crois. Et pourtant… je le vis moyennement bien.
Je suis bloqué à mon domicile, et mon envie de voir autre chose s’accentue de jour en jour ! Mais comment accepter de prendre du temps de voyager, de pédaler le temps de plusieurs heures… quand ma propre femme se tue au travail. J’ai une forme de culpabilité assez prononcée à cet égard.
Je ne me vois mal profiter de ce temps pour des loisirs.
Qu’en pense mon épouse ?
J’en ai discuté avec elle, et elle veut, au contraire, que je profite un maximum. Elle a connu le chômage et une période sans travail et elle sait à quel point être bloqué au domicile c’est compliqué.
Mais elle avait le permis.
Elle pouvait voir ses proches, sa famille, ses amis, faire des activités sportives, etc..
Ce n’est pas mon cas.
Pendant le chômage, elle souffrait de rester à la maison « sans rien avoir à faire » (même s’il y a toujours quelque chose à faire à la maison, on ne va pas se mentir !).
Accepter la situation, faire le deuil du permis, et profiter
C’est désormais ce que j’essaie de faire, chaque jour. C’est très compliqué, je ne vais pas dire le contraire. Mais, je dois continuer à le faire, parce que je suis jeune et que je dois me trouver des objectifs, et des challenges à relever pour ne pas sombrer.

Je vais profiter du temps qui arrive pour :
- Me rapprocher de mes poules (rousses classiques), et me lancer dans les races anciennes petit à petit,
- Prendre mon vélo électrique et me balader dans les environs. Je suis sûr qu’il y a des endroits que je ne connais pas et qui méritent le coup d’oeil.
- Faire le deuil d’une vie active pour se mettre dans une vie lente,
- Apprécier chaque moment de la journée, quelle que soit la météo.